À propos d’Uber, mais surtout à propos du changement, de la discruption et de l’innovation.

Il y avait une colonne très intéressante dans le journal De Tijd la semaine passée. Sous le titre “je suis un chauffeur inquiet” l’auteur évoquait le phénomène Uber, qui provoque une crise cardiaque instantanée chez les chauffeurs de taxi de partout dans le monde. L’opposition à Uber se résume en trois points, avec chacun une réflexion nuancée. J’applique volontiers ce raisonnement au secteur du tourisme. Quelques rebondissements étranges suivront, je sais.

Uber est encore très souvent cité au même titre que les modèles d'affaires tels qu’Airbnb. Par moi aussi, d’ailleurs. Et pourtant, c’est une erreur. Là où Airbnb se positionne comme une société positive, "good vibes", qui veut changer le monde, Uber se trouve dans une position complétement différente. L'idée et la mise en œuvre sont géniales, mais le comportement est celui d'un enfant gâté. La société cherche la controverse agressivement et activement, et donne l'impression de vouloir d’abord créer la dispute et ensuite vouloir discuter. Le grand patron et fondateur Travis Kalanick a dit, il y a quelques mois sur TechCrunch Disrupt "Nous sommes maintenant de grands acteurs et nous devons nous comporter de manière plus aimable et plus sympathique ", mais pour l'instant les troupes ne suivent pas: Uber a toujours la grande gueule, toujours prêt pour un combat de rue. Les gens n’aiment pas ça, il suffit de demander aux politiciens. Soit dit en passant.

Dans sa colonne, l'économiste en chef de la Banque Degroof, Etienne De Callatay, donne trois arguments d’opposition à des "valeurs établies" (les syndicats de taxis dans ce cas) contre Uber. 

  • Uber dérange la concurrence

L'argument est connu: les chauffeurs de Uber auraient triché et échappé à l’impôt et à des cotisations sociales, et auraient enfreint un grand nombre de règles juridiques. À propos de ceci, l’économiste en chef de la Banque Degroof est bref: tout le monde doit suivre les règles.

Réflexion: Tout ceci vaut, bien sûr, pour l'industrie du tourisme. Déranger la concurrence: il n'y a rien de mal à cela, à condition que les règles juridiques soient respectées. Échapper à l'impôt, ne pas payer des cotisations sociales: ça ne va pas. Toutefois: s’il n'y a pas de cadre juridique, les règles ne peuvent pas être respectées. Et créer des lois pour couper le chemin aux nouveaux acteurs, est une erreur. Un level playing field n’est pas le synonyme d'une aire de jeux fermée, uniquement pour les membres du club. 

  • Les chauffeurs d’Uber sont moins payés

Un argument commun: les nouveaux acteurs travailleraient "en dessous du prix". Cela ne plait pas aux chauffeurs de taxis. Le même argument a, d’ailleurs, été utilisé dans le secteur de la construction (les Polonais!), pour les dockers (les Philippins!) et les pilotes (le Monde Entier!). Dans le journal De Tijd, l’auteur est également bref sur ce sujet: "Ce n’est pas réjouissant, mais brider la concurrence pour maintenir un niveau de salaire, est voué à l'échec."

Réflexion: C’est fou que ces mêmes chauffeurs de taxi, les dockers et les pilotes trouvent ça tout à fait normal que quand ils partent en vacances, de comparer soigneusement les prix et de pousser les différents acteurs à jouer les uns contre les autres. C’est fou qu’ils ne voient rien de mal à passer leurs vacances dans les pays à bas salaires, où la femme de chambre, qui s’occupe parfaitement de leur chambre, rêve d'un avenir meilleur, peut-être dans un autre pays?

  • La licence de taxi perd de la valeur

La licence de taxi représente un capital de retraite pour de nombreux chauffeurs indépendants. En effet, le nombre de licences est limité, ce qui augmente la valeur de la licence lorsque celle-ci est à vendre. Voici la réponse très nuancée de l'économiste en chef de la Banque Degroof: "Etant donné que l'expansion d’Uber peut servir l'intérêt public, nous ne devrions pas nous y opposer, mais nous devons soutenir les perdants. Ainsi, nous pouvons penser à des compensations collectives pour les chauffeurs de taxi qui voient la valeur de leur licence baisser fortement. "

Réflexion: certains crient comme des damnés par rapport à cette "proposition de compensation",  mais ça vaut la peine d’y réfléchir. Environ un an après l'abolition du décret relatif aux agences de voyage, et l'annulation de l’obligation de licence, j’ai discuté avec le directeur d'une des grandes agences, qui marche bien. Une  entreprise familiale, deuxième génération, fondée par la mère. Il m'a dit: "Ces dernières années, je n’ai entendu personne parler du fait que, à cause de toute cette agitation,  la valeur de mon entreprise a été réduite à peu près de moitié. Avec le même chiffre d’affaires, avec les mêmes marges bénéficiaires, mais sans la licence nécessaire, la moitié de la valeur de marché théorique est tout simplement partie en fumée. Voilà ce qui me met en colère, et on ne parle pas de ça ".

 Nous passerons encore par de nombreuses réformes structurelles et personne ne sera en mesure de s’y opposer. Si quelque chose est bon pour le consommateur, cela se réalisera de tout façon, peu importe dans quelle mesure nous nous y opposerons .Peut-être que nous ne devrions pas mettre toute notre énergie à essayer d'arrêter l'inévitable. Peut-être vaut-il mieux d’évaluer correctement la situation, et faire en sorte que celui qui est susceptible d'être la victime de cette nouvelle vague, puisse compter sur une compensation équitable et raisonnable. Avec l'accent mis sur “raisonnable”. Changement, discruption et innovation: ils viennent vers nous à la vitesse d'un TGV japonais. Rester sur les rails, le couteau entre les dents et la poitrine nue, ne semble pas être un bon plan.

13-05-15 - par Jan Peeters