Le moulin à paroles tourne, tourne...

A chacun son avis

Il semblerait que tout le monde ait à nouveau son point de vue sur Brussels Airlines. Certaines réactions sont prévisibles, d’autres sont inattendues. Un fil rouge se dégage : très peu de commentateurs belges sont prêts à envisager un scénario Eurowings, apparemment. Et pourtant il est peut-être inévitable, du moins en partie.  

Le Président de SN Air Holding a clarifié la situation à la RTBF ce week-end. Il a fait passer le message que tout le monde voulait entendre, mais il faut le dire : cela n’était pas difficile pour ce vieux briscard. A la question ‘Va-t-on devant un scénario Sabena bis’’, il pouvait même marquer un point d’entrée, souriant légèrement vu cette question bateau : ‘’Evidemment non. Il n’y a pas de plan social à Brussels Airlines. Lorsque la Sabena s’est crashée, la compagnie était vraiment en faillite. Brussels Airlines a encore présenté des résultats extrêmement importants en 2015.’’ Sur la reprise par Lufthansa, Davignon a été bref : ‘’En 2008, tous les actionnaires étaient d’accord que nous avions besoin de nous adosser à un grand partenaire pour nous développer. Eh bien, nous avons cette fois encore, avec l’accord de l’ensemble des actionnaires, signé une convention avec Lufthansa.’’

Lorsqu’on a abordé une récente déclaration d’un dirigeant d’Eurowings sur l’incorporation d’une grande partie de la flotte de Brussels Airlines dans la compagnie lowcost de Lufthansa, Davignon a rappelé : ‘’On n’a jamais parlé d’Eurowings dans la convention de reprise des 55% de parts restantes.”

Mais quelques secondes plus tard, il nous a laissé voir dans son jeu, du moins si on sait lire entre les lignes. C’est le vicomte qui a ensuite parlé d’Eurowings : ‘’Nous devons conserver le nom de Brussels Airlines car c’est un de nos atouts. Le fait que nous participons avec Lufthansa, et peut-être demain avec Eurowings, est aussi un atout pour que nos concurrents sachent qu’ils ne nous font pas de la concurrence rien qu’à nous, mais aussi à Lufthansa. C’est un signal important par rapport à Ryanair et aux autres low costers.’’

C’est une façon élégante de confirmer que le scénario Eurowings fait partie des négociations et que pour Lufthansa, il est d’une importance cruciale d’intégrer au moins une partie de la flotte de Brussels Airlines dans sa compagnie lowcost. Sans l’exprimer directement, Davignon a lancé un ballon d’essai. Vous ne devez pas apprendre à ce vieux renard les ficelles du métier pour amener en douceur un message difficile dans une négociation. Découvrez l’ensemble de ses déclarations ici.

L’économiste Geert Noels a aussi donné son opinion ce week-end dans le Morgen avec une pointe de frustration dans son article. Le titre était d’ailleurs explicite : ‘’Le rachat de Brussels Airlines par Lufthansa est une mauvaise affaires, on aurait pu l’éviter.’’

Noels a adressé ses félicitations à l’entreprise, au personnel et à la direction de Brussels Airlines : il décrit la compagnie comme étant dynamique, entreprenante, orientée client, se battant pour chaque mile.

Noels ne dit cependant rien de bon de la reprise par Lufthansa et adresse plutôt ses reproches aux actionnaires d’alors ‘’qui ont permis d’utiliser une clausule de mauvais temps même par beau temps.’’ L’économiste donne encore un coup de bec à Lufthansa : ‘’ Que les Allemands reprennent l’entreprise alors qu’elle a été touchée cette année par les attentats à Zaventem n’est pas respectueux question timing.’’

OK, on peut naturellement voir ça comme ça. Mais recadrons un peu les choses. Lorsqu’en 2008, la compagnie Lufthansa est montée à bord en tant qu’actionnaire, Brussels Airlines était dans une mauvaise passe. L’injection de 65 millions d’euros en échange de 45% des parts était dont particulièrement bienvenue. 2007 allait être - jusqu’en 2015 - la dernière année où l’entreprise réaliserait des bénéficies, à l’exception de 2010. En 2009, on avait même eu des doutes quant à la situation de trésorerie de la compagnie. En 2014, Lufthansa a prêté 100 millions d’euros à Brussels Airlines, un montant nécessaire pour assurer le redressement complet de l’entreprise après une longue période d’économies et d’investissements.

Ces 100 millions étaient la preuve vivante de la confiance de Lufthansa dans la stratégie du CEO Gustin et de son équipe. Et cette confiance n’a pas été trahie : en 2015, l’entreprise a enregistré un résultat opérationnel de 48,1 millions d’euros. Un CEO fier à juste titre qui n’a pas oublié de préciser lors de la présentation des résultats que sans l’actionnaire structurel Lufthansa, une telle performance n’aurait pas été possible. Mieux encore, que sans les Allemands, on aurait frôlé le crash dans les années 2011-2012.

La reprise totale par Lufthansa est donc en principe une bonne affaire pour Brussels Airlines. Il semble qu’un scénario intermédiaire, avec peut-être la conservation temporaire de la marque couplée à un transfert des quelques dizaines d’avions vers Eurowings et même une intensification des lignes vers l’Afrique, soit dans l’air.

Nous entendrons encore bien des sons de cloche dans ce dossier et nombreux seront ceux qui voudront exprimer leur opinion, en connaissance de cause ou non. Un seul point nous inquiète vraiment : au cours de ces derniers jours, l’entourage du Premier Ministre a fait savoir que le politique aurait également son mot à dire dans les entretiens à venir entre les actionnaires de SN Air Holding et de Lufthansa. Et l’histoire récente nous apprend que c’est à ce moment que l’on peut craindre le pire.

03-10-16 - par Jan Peeters