C’est la ruée

mais est-ce pour autant que tout va bien ?

C’est la ruée

Ces derniers jours, j’ai réalisé plusieurs interviews avec des entrepreneurs et des dirigeants du secteur du voyage pour notre nouvelle édition de Captains of Industry. Des entreprises différentes, des segments différents, des défis différents. Pourtant, une même réponse est revenue avec une fréquence étonnante : l’activité bat son plein.

Et même plus que cela. Or, ce constat n’émane pas de n’importe qui. Paul Ryckaseys d’Imagine Travel, Pieter Demuynck de Penta’s USA, Frank Van den Steen de MSC Cruises... et la liste est encore longue.

Le traditionnel pic des réservations de dernière minute se fait à nouveau sentir. Les dossiers affluent, les clients se décident tardivement et les équipes opérationnelles tournent à plein régime. Pour notre secteur, c’est évidemment une bonne nouvelle. Cela confirme une fois de plus ce que nous observons depuis plusieurs années : les voyages sont parfois reportés, adaptés ou organisés différemment, mais rarement abandonnés définitivement. Malgré l’inflation, les tensions géopolitiques et l’incertitude économique, l’envie de partir reste particulièrement forte.

Voilà qui a de quoi rassurer.

Jusqu’à ce que l’on discute avec Gualtiero Togneri de CroisiEurope. Là aussi, l’activité a été exceptionnellement intense. Mais pour une tout autre raison.

Ces dernières semaines, le niveau extrêmement bas des cours d’eau européens a eu un impact considérable sur les opérations. Et pas uniquement en raison du manque à gagner. Certains bateaux doivent interrompre leur navigation plus tôt que prévu, les lieux de départ sont modifiés, les liaisons ferroviaires doivent être reprogrammées, des autocars sont affrétés et des programmes entiers sont réorganisés.

À cela s’ajoute un exercice de communication presque impossible. Si vous informez les clients une semaine à l’avance d’un changement de programme, quelques jours de pluie peuvent suffire à rendre finalement l’itinéraire initial à nouveau praticable. Mais si vous attendez, on vous reprochera d’avoir communiqué trop tard.

« On y travaille presque 24 heures sur 24 », m’a confié Togneri. « Je n’avais encore jamais connu une telle situation. »

Mais c’est surtout l’une de ses déclarations qui m’est restée en tête.

« Le changement climatique n’était évidemment pas une notion nouvelle pour moi. Nous en parlons depuis des années. Mais tant que ses conséquences ne se faisaient pas directement sentir dans la gestion quotidienne de l’entreprise, il restait malgré tout quelque peu abstrait. Jusqu’à aujourd’hui. Ce n’est que lorsqu’on vit une telle situation que l’on prend réellement conscience de sa gravité. »

Soudain, le climat ne se résume plus à des modèles projetés à l’horizon 2050. Il ne s’agit plus de notes politiques, d’objectifs de réduction des émissions de CO₂ ou de scénarios lointains. Il s’agit d’un bateau qui ne peut plus poursuivre sa route. D’autocars qu’il faut trouver dans l’urgence. De clients qu’il faut appeler. Et de conséquences opérationnelles bien réelles.

Quelques jours plus tard, cet échange a pris une dimension supplémentaire lors de mon interview avec Jan Van Steen d’Omnia. À la fin de notre entretien, je lui ai posé une question que j’aime utiliser : « Quelle question aurais-je dû vous poser, mais ne vous ai-je pas posée ? »

Sa réponse a fusé, sans la moindre hésitation : « Pieter, nous n’avons pas parlé de durabilité au cours de cet entretien, et je trouve cela regrettable. »

Selon lui, l’attention politique et sociétale accordée à la durabilité a fortement diminué ces derniers temps. Trump y serait également pour quelque chose. D’autres crises dominent l’agenda tandis que la croissance économique, le pouvoir d’achat et la géopolitique occupent, de manière compréhensible, une place beaucoup plus importante.

Mais c’est précisément pour cette raison qu’il estime que le secteur doit continuer à inscrire lui-même la durabilité à l’ordre du jour.

Et il ne parlait pas uniquement du climat. L’entrepreneuriat éthique, la manière dont les entreprises traitent leurs collaborateurs, les conditions de travail au sein de la chaîne et des problématiques telles que le travail des enfants relèvent, selon lui, de cette même responsabilité.

Cette réponse m’a fait réfléchir.

Car elle décrit peut-être parfaitement la situation dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui.

En période de crise, les entreprises se concentrent logiquement sur leur survie. La trésorerie. Les réservations. Les marges. Le personnel. Les coûts. Tout ce qui ne semble pas immédiatement indispensable passe au second plan.

Lorsque le marché repart, nous poussons un soupir de soulagement.

Mais peut-être confondons-nous trop facilement activité soutenue et bonne santé.

Les expériences de cet été montrent justement à quel point ce raisonnement est fragile.

Notre secteur peut enregistrer d’excellentes performances commerciales tout en étant confronté à des problèmes fondamentaux qui rendent de plus en plus difficile l’organisation du produit sur lequel repose cette croissance.

C’est le cas des croisières fluviales lorsque le niveau des cours d’eau est trop bas. Mais cela vaut tout autant pour les incendies de forêt, les vagues de chaleur, les pénuries d’eau, l’enneigement de moins en moins garanti, les phénomènes météorologiques extrêmes ou les destinations où la pression touristique devient toujours plus difficile à maîtriser.

La durabilité n’est donc pas un sujet dont nous pouvons nous préoccuper uniquement lorsque la conjoncture économique est favorable.

Le prochain défi consistera à veiller non seulement à poursuivre notre croissance, mais aussi à protéger ce dont cette croissance dépend en fin de compte.

02-09-26 - par Pieter Weymans